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Salon Rétromobile: «La culture de la bagnole pas dit son dernier mot»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Du 31 janvier au 4 février se tient à Paris le salon Rétromobile, consacré aux voitures et motos anciennes. L’écrivain Thomas Morales fait l’éloge de cet événement et de l’automobile de collection, preuve d’une civilisation brillante qui a existé et a irrigué tous les arts.

salon rétromobile: «la culture de la bagnole pas dit son dernier mot»

Un homme regarde une voiture ancienne exposée lors du salon Rétromobile Porte de Versailles le 4 février 2020.

Thomas Morales est écrivain et chroniqueur à Causeur. Dernier ouvrage paru: Monsieur Nostalgie (éd. Héliopoles, 2023).

Historiquement, nous assistons à une bascule idéologique, timide pour le moment, mais bien vivace à travers tout le pays. Quelque chose qui vient des profondeurs des provinces et non des territoires comme il est coutume de les appeler par pure ironie technocratique. Un souffle de l’intérieur, les mots sortent enfin, les colères trop longtemps rentrées tentent de se frayer un chemin dans une information sclérosée, une forme de fierté pour des métiers, des traditions, des paysages, une poétique sans pétition et une culture populaire assumée ; la honte change, peu à peu, de camp. Il était temps.

Rétromobile, qui ouvre ses portes mercredi, est l’endroit où se réunissent, chaque début d’année à Paris, les «bannis de la République roulante», ceux qui font vivre le patrimoine des locomotions au sens large et avouent leur amour immodéré, sans fausse pudeur, pour la chose automobile. Des réfractaires à la virtualité des rapports qui préfèrent se retrouver durant toute l’année, à l’ombre des Invalides ou sur un parking d’une zone commerciale de Bourges, de Plougastel-Daoulas ou d’Avignon, un dimanche par mois, et discuter autour de leurs voitures, dans un esprit de concorde et d’entraide, sans ressentiment social, ni mépris de classe.

C’est la grandeur de ce milieu-là, l’une des dernières communautés où des propriétaires aux revenus diamétralement opposés, aux opinions et aux croyances divergentes, venus des banlieues chics ou des villages de montagne, retraités ou jeunes actifs, amateurs de «Youngtimers» ou «d’avant-Guerre», remisent leur particularisme au garage et parlent librement. Aucun sectarisme, aucune jalousie, aucune peur qui tenaillent d’habitude la société française ne s’expriment dans ces rassemblements-là. Le propriétaire d’une Aston Martin DB5 côtoie l’amateur de VéloSoleX, celui d’une Ferrari 250 GT s’émeut d’une Ondine, on échange pour la première fois et ce fameux «vivre ensemble» prend corps. Il n’est pas une invention factice des gouvernants pour apaiser les tensions identitaires, il est là, bien réel.

Cette autre France est discrète par nature, elle ne milite pas, d’ailleurs elle ne dispose d’aucun relais associatif puissant pour porter sa cause, elle respecte la loi, elle paie ses impôts, elle ne fait pas la une des actualités brûlantes et elle se sait assignée dans le champ médiatique à un rôle folklorique. Elle n’est pas dupe. Avec un regard vaguement compatissant, on la juge ringarde, dépassée et inutile ; sous le tapis de l’Europe et de la globalisation, il faudrait vite balayer ces traces d’humanités «polluantes», ces plaisirs démodés comme le chantait Aznavour. On la tolère en fait à peine, certains activistes aimeraient tout de même lui régler son compte et en finir avec ces vieilles lunes des Trente Glorieuses.

S’intéresser aux «bagnoles», entendez dans leur intonation cette pointe de hargne, c’est être réactionnaire, bas de plafond et assurément porteur des premiers signes d’une démence sénile. Sans moufeter et sans crier à la victimisation, les collectionneurs encaissent les coups et continuent de partager leur passion. Ils se moquent de ce traitement inique, ils sont habitués aux sarcasmes et aux campagnes diffamantes. Et surtout, ils savent que leur action, la politique des petits pas, commence à porter ses fruits, que le monde de l’ancienne est devenu aujourd’hui un secteur économique solide, une longue chaîne qui va des clubs aux hôteliers, des carrossiers aux commissaires-priseurs, des mécanos aux galeries d’art, des écoles de formation à l’artisanat, de l’industrie au tourisme. Cet écosystème vertueux qui recycle et ne pousse pas à la surproduction a prospéré dans la quasi-indifférence générale. Au moment même où les autorités voulaient mater l’automobiliste, une résistance pacifique s’organisait qui attire de nouvelles générations.

Rétromobile est la vitrine du secteur, elle montre sa diversité et son foisonnement. Où est-il possible de voir sous le même toit et à l’intérieur du périphérique, les aventurières des premiers Paris-Dakar, un char lourd Centurion du Musée des Blindés de Saumur, un break Peugeot 403 du Musée de la Gendarmerie nationale, de célébrer le centenaire de Linas-Montlhéry, cet autodrome au virage penché ou de se souvenir de la famille des Monneret, cette école des champions, de croiser Sébastien Loeb et d’assister à une vente aux enchères, de chiner des livres, des pièces détachées, des plaques émaillées et des miniatures ou de glaner les conseils d’experts pour un futur achat ?

Non, l’automobile ancienne n’est pas rance, elle est la preuve qu’une civilisation brillante a existé et a irrigué tous les arts. C’est Morand au volant de sa Bugatti, Sagan en Lotus Super Seven sur la pelouse de son manoir en Normandie, Gill Jourdan dans sa Dauphine jaune, Jean-Paul Belmondo et la 404 de «Pierrot le fou» chez Godard, James Bond en 2CV criblée de balles, François Nourissier et Roland Barthes, ou Claude Lelouch, au petit matin, dans «C’était un rendez-vous», entre la Place Dauphine et Montmartre. Du style et de la mémoire, un beau programme.

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